L'eau
Un bruit de tôle froissée vibrait sur les ondes et alors que je prenais du poids à vue d’œil, je tentais de reprendre un peu mes esprits après les nombreux chocs subis, mais je me sentais de plus en plus lourde. Tonnaient au loin les éclairs en même temps qu’ils déchiraient le ciel et je me sentais happée par une force puissante quand soudain, la chute. Comment vous raconter cette longue descente ? Bien qu’elle fût rapide, j’avais l’intime conviction que le temps était suspendu et que rien n’arrêterait cette dégringolade. Telle Alice tombant dans le terrier, je me tournais et retournais, secouée par quelques rafales et rien ne venait freiner ce mouvement fatal qui m’entraînait toujours plus bas. Soudain, j’eus le sentiment d’être aplatie comme une crêpe et de traverser un trou de souris, ou le chat d’une aiguille. Je m’écroulais sur un lit humide puis une bulle de gaz s’échappa et je me retrouvai plongée dans une terrible obscurité au silence inquiétant. Ce devait être la fin du monde. Quoique, j’entendais, lointain, l’écho d’un ruissellement continu, qui se réduisit progressivement, puis le temps passa. Peut-être m’étais- je endormie ? Allez savoir pourquoi, un jour, je quittais cette sombre maisonnée et découvrais la lumière du jour ainsi que des sons étranges : pincement, frottement offraient aux ondes des vibrations harmonieuses. Les jours, bien que frais, s’étiraient lentement, agréablement. Le paysage était merveilleux, tout était calme, même si parfois, je dus faire face à quelques tempêtes, la vie ayant toujours son lot de bourrasques en cascade. Mais voilà, les petits ruisseaux finissent par faire de grandes rivières et je découvrais une nature de plus en plus riche et bavarde et quelques animaux toujours pressés, bruyants, affairés, droits sur les deux pattes. Plus d’une fois je faillis quitter mon lit, happée par quelques seaux, mais désireuse d’aller au bout de mon voyage, j’évitais les pièges. Je dus faire place aussi à quelques machines, puantes et vrombissantes, qui provoquaient de nombreuses vagues qui vous donnaient le mal de mer, mais globalement, le voyage s’écoulait sans encombre majeure. Puis j’entendis un coq chanter, puis un deuxième. Mon cours était au cœur de la civilisation. Le pas de l’homme écrasait les branches, les clapotis de l’eau amusaient les enfants des promeneurs. Plus j’avançais, plus l’eau devenait saumâtre et plus l’excitation autour de moi se faisait stressante : que de bruits différents : des hommes, des machines, des animaux, tous se précipitaient sur les rives de mon estuaire tandis que j’en suivais les méandres, jusqu’á l’océan.
Et j’en suis là: un enfant fait des pâtés de sable et je suis portée inexorablement par le mouvement des vagues qui me balancent d’avant en arrière. Hier encore, la mer était déchainée, je me fracassais contre les rochers et nul ne sait comment je survécus et à cette heure, j’ai peur de finir écrasée par une pelle. Le soleil tape haut dans le ciel et la chaleur m’épuise. Je me sens de plus en plus légère, happée par une force puissante quand soudain, je monte dans les airs telle une bulle de champagne, et je monte, et je monte…et vous connaissez déjà la suite de mon histoire. Je suis la goutte d’eau.